Challenge for Europe

L’environnement des agricultures familiales a changé

Les politiques d’ajustement structurel mises en œuvre à partir des années 80 ont transformé les règles du jeu au niveau national. Peu à peu, l’Etat s’est retiré de nombre de fonctions d’appui, les Politiques de prix, d’aides et de subventions (intrants, crédits, mécanismes compensatoires, …) ont cessé, les filières administrées et les monopoles publics ont été privatisés. Les agriculteurs familiaux ont ainsi perdu la plupart des appuis et des aides nationales qui leur avaient au moins permis de survivre, sinon de se développer.

Les paysans sont directement corrélés au marché mondial, caractérisé ces derniers temps par une forte instabilité des prix pour les produits tropicaux (en raison d’une certaine rigidité de la demande et d’une concurrence accrue du côté de l’offre). Ils sont également concurrencés sur les marchés intérieurs par des produits importés qui bénéficient, dans bien des cas, de subventions. L’exemple type est celui du coton qui fait vivre plus de 350 000 familles rurales tchadiennes et est actuellement concurrencé par l’industrie chinoise (la compagnie Textile du Tchad (COTEX) a arrêté de produire des tissus et des pagnes).

Dans ce contexte, les agriculteurs familiaux sont contraints de se montrer compétitifs sous peine de disparaître ou de se réfugier dans l’autarcie. Cette compétitivité compromet la sécurité alimentaire de la population rurale car elle oblige les paysans à cultiver, en priorité, les produits destinés au marché. C’est le revenu monétaire qu’elles génèrent qui permet de financer les équipements et les intrants (pétrole,…) proposés par les modèles de modernisation dominants. C’est donc cet argent qui permet aux paysans de devenir compétitifs. En résulte une concentration foncière et un manque de diversité, qui compromet la sécurité alimentaire des habitants du pays. Dès lors, une grande partie de la population vit une insécurité alimentaire chronique. Il existe sur toute l’étendue du territoire des zones d’insécurité alimentaire chronique, saisonnière et conjoncturelle. Le recours à l’aide alimentaire pour venir au secours des populations vulnérables prend de plus en plus de l’ampleur. La situation créée au Darfour ne pourra avoir que de répercussions graves sur le Tchad. L’apport calorifique moyen au Tchad est inférieur à la norme mondiale (2341 Kcal contre 2700 Kcal). Cet état nutritionnel explique dans une grande mesure l’état de santé précaire des populations[i]. Ces problèmes nutritionnels sont accentués par la paupérisation croissante des populations ; le taux de malnutrition se situant à 5% et parfois à plus de 10%, tandis que deux enfants sur cinq sont atteints de malnutrition chronique.

Quelles conséquences sociales des Programmes d’Ajustement Structurel ?

Le Tchad a connu dès les deux premières décennies de son indépendance, des déchirements de toutes sortes : guerres civiles, rebellions armées, luttes fratricides meurtrières à répétition pour conquérir le pouvoir. A ces guerres, il faut ajouter les calamités naturelles quasi-permanentes qui l’ont hanté du fait de la sécheresse et de la famine. Ces maux ont meurtri, affaibli et retardé le pays dans les domaines politiques et socio-économiques. Par ailleurs, le secteur rural occupe une place prépondérante par sa forte participation à l’économie nationale. Il contribue en moyenne pour 40 % à la formation du PIB et occupe 80 % de la population. En raison de l’irrégularité du climat, des pressions exercées sur les ressources naturelles, du manque d’infrastructures et des services sociaux de base, il est de plus en plus difficile pour le secteur rural de générer des activités économiquement viables.

Depuis son accession à l’indépendance en 1960, le Tchad a élaboré et mis en œuvre avec l’appui de ses partenaires dont l’Union européenne, plusieurs plans nationaux de développement économique et social, et des programmes d’ajustement structurel depuis 1987. L’objectif global déclaré de ces plans et programmes a toujours été «l’amélioration des conditions de vie de la population». Celle-ci devait passer par le développement du secteur agro-sylvo-pastoral qui occupe près de 80 % de la population tchadienne, la création des infrastructures socio-économiques permettant le désenclavement intérieur et extérieur du pays, le développement des ressources humaines afin d’en accroître l’efficacité, etc. La réalisation de ces programmes devait se traduire concrètement par un meilleur accès aux services d’éducation, de santé, d’hygiène, à l’eau potable, à la sécurité alimentaire, etc.

Cependant, en dépit de la mise en œuvre de ces programmes, on observe une paupérisation croissante de la population depuis trois décennies. Les indicateurs socio-économiques au Tchad sont parmi les plus bas des pays d’Afrique Subsaharienne. Au moment du lancement du processus d’élaboration de la Stratégie Nationale de Réduction de la pauvreté (SNRP), 54% de la population se trouvent en dessous du seuil de pauvreté ; on note une persistance des maladies épidémiques et endémiques (parmi lesquelles la pandémie du VIH/SIDA qui, en 2000, frapperait 1704 personnes et aurait fait 55000 orphelins) pendant que le taux de couverture vaccinale des enfants varie entre 16% et 20% ; une grande partie de la population vit une insécurité alimentaire chronique; l’habitat reste encore, à près de 90% sensible aux intempéries ; 1% de la population a accès à l’énergie électrique ; 30% de la population a accès à l’eau potable ; moins de 10% d’entre eux bénéficient de services d’assainissement de base ; il existe 1 ligne de téléphone pour 1000 habitants.

De plus, ces programmes n’ont pas abouti à une transformation de l’économie nationale qui reste caractérisée par :

– une très faible productivité,

– une vulnérabilité extrême face aux chocs aussi bien internes qu’externes,

– une absence d’un secteur privé dynamique,

– une insuffisance des infrastructures existantes, en particulier les routes;

– une hypertrophie du secteur informel.

Les raisons de cet échec des programmes de développement sont, entre autres :

  • l’instabilité politique qui n’a pas toujours permis de mener à leur terme ces différents plans et programmes;
  • la mauvaise programmation de certaines actions qui n’ont pris en compte, ni le contexte local, ni les besoins réels de la population particulièrement les ruraux;
  • l’insuffisance du suivide certaines actions en cours de réalisation;
  • la non implication des producteurs dans l’élaboration, la mise en œuvre et suivi des politiques des programmes et projets de développement ;
  • le manque de durabilité des actions entreprises dans le domaine des infrastructures et de la formation.

Recommandations

L’Europe doit :

– Se départir des politiques d’ajustement structurel passées qui ont échoué.

– Rendre plus équitables les échanges commerciaux internationaux respectueux des normes environnementales.

– Revoir le profil de la coopération au développement aujourd’hui aligné sur l’agenda international auquel elle devra se départir.

– Annuler toutes les dettes.

– Promouvoir la consolidation des marchés internes du pays et renforcer les marchés sous régionaux ;

– Soutenir directement l’agriculture familiale et la diversification de la production à travers les organisations paysannes ;

– Améliorer l’accès au marché ;

– Encourager la Bonne gouvernance dans le Pays ;

– Impliquer fortement les acteurs de la société civile notamment les organisations des producteurs dans les différentes négociations avec l’Union européenne en particulier dans le cadre de développement rural ;

– Etre un exemple de démocratie et de bonne gouvernance ;

– Cesser de pratiquer la politique de l’émigration choisie car nous appartenons tous à la même terre ;

L’Europe a un rôle important à jouer au Tchad pour permettre aux agriculteurs de lutter contre la pauvreté et construire un système de sécurité alimentaire durable. Demandons l’accroissement des investissements en faveur des petits exploitants et des exploitations familiales ainsi que de leurs organisations professionnelles, notamment par le renforcement de leurs capacités en matière d’accès au financement, à la formation et à l’innovation technologique.


[i] Les carences les plus fréquentes sont : la carence en vitamine A, la carence en iode, les anémies ferriques, etc.

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