Challenge for Europe

La monnaie unique : une habitude inefficace

Dans la vie quotidienne, nous sommes habitués à combiner des éléments incommensurables entre eux. Cela ne nous paraît pas difficile, et c’est la base même de l’équilibre de l’alimentation. En témoigne la plus modeste recette de cuisine. Si, plus généralement, on s’intéresse à la consommation, on constate qu’elle agrège de multiples composants hétérogènes : du travail local, du travail mondial, de l’énergie, des ressources naturelles renouvelables et d’autres non renouvelables.

Pourquoi faudrait-il réduire ces multiples composantes à une seule unité de compte, l’euro ? Parce que l’euro permet de comptabiliser et gérer le budget familial ? Argument fallacieux : le fait que l’on ingère des lipides, des glucides et des protides pendant notre repas ne justifie pas que l’on s’en tienne à une mesure unique en calories. En réalité, l’usage d’une monnaie à une seule dimension, l’euro, comme unité de compte universelle ne résulte que de l’habitude. Cette habitude est née à l’époque où le recours à un étalon unique, la monnaie métallique, était le seul moyen de sortir de l’espace confiné du troc. Cette paresse intellectuelle est depuis prise pour une évidence éternelle, du fait que des disciplines scientifiques et des institutions se sont bâties autour de la monnaie. Mais cette habitude est devenue très inefficace, surtout si l’on souhaite se diriger vers la construction d’une société durable. Elle ne permet pas de gérer de façon efficace et durable le travail humain, l’énergie et les ressources naturelles. En effet, le développement du travail humain et des savoirfaire est souhaitable car c’est la base de l’échange entre les personnes et les sociétés, c’est le ciment de la cohésion sociale. Tandis que l’énergie et ressources naturelles doivent être économisées pour préserver la planète et répartis de façon équitable entre les personnes et les sociétés car ce sont ses biens rares, tirés de la biosphère, auxquels tous doivent avoir égal accès.

Piloter l’économie avec une seule pédale

Le caractère contre performant d’une monnaie à une seule dimension est particulièrement visible en période de crise. D’un côté, les responsables politiques européennes sont tétanisés par le risque de récession économique et ses conséquences sur le chômage, les inégalités et les troubles sociaux.et veulent à tout prix relancer la consommation. Mais, de l’autre, ils adoptent un paquet Energie et Climat qui est un pas encore très timide pour lutter contre la surconsommation par l’Europe des énergies et des matières premières. Pour piloter l’économie, ils disposent d’une seule et unique pédale pour freiner et accélérer. Accident garanti.

De même, au nom de l’unification du marché européen, on voudrait, avec l’euro, faire de l’ensemble de l’Europe un bloc homogène. Au même moment, dans beaucoup de communautés, les citoyens souhaitent promouvoir des circuits courts du producteur au consommateur, afin de retrouver la dimension humaine de la production et de l’échange. On assiste, en Europe comme ailleurs, à une multiplication de monnaies locales, régionales ou spécialisées, à l’instar du système japonais du Fureai Kippu – littéralement « ticket de relations cordiales » – pour gérer et transférer d’un bout à l’autre du pays le temps consacré aux personnes agées. Par ces monnaies locales et régionales, on cherche à retrouver le sens profond et originaire de la monnaie : le moyen d’entretenir la cohésion d’une communauté par l’échange de biens et services. De cette volonté découle un important corollaire ; il y a autant de monnaies possibles que de communautés qui décident de consolider leurs liens par l’échange.

Le développement de l’informatique, d’internet et des porte-monnaies électroniques offre aujourd’hui des moyens concrets et pratiques de gérer une pluralité de monnaies ou une monnaie à plusieurs dimensions, une monnaie vectorielle. Bien entendu, un marché d’échanges peut s’établir entre les différentes dimensions de cette monnaie vectorielle.

Des quotas à la consommation

D’ores et déjà, certaines monnaies régionales utilisent des cartes à puces. De son côté, la crise financière mondiale a probablement détrôné le dollar de son hégémonie sur le système économique et financier mondial . On se dirige, sans doute très progressivement, vers un panier de monnaies régionales, qui comprend le dollar, l’euro et une association du Yuan chinois et du Yen japonais, pour les échanges mondiaux. Vient ensuite une troisième dimension : l’énergie fossile. Dans le prolongement du marché des droits à émettre des gaz à effet de serre, et sur la base d’un principe d’égalité de tous à l’accès aux ressources naturelles, on s’orientera progressivement vers l’attribution de quotas individuels négociables d’énergie fossile. Cela implique aussi de remplacer la taxation du travail humain, la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) par une Taxe à la Ressource Consommée (TRC). Les quotas négociables d’énergie et de ressources naturelles porteront non seulement sur des consommations immédiates, mais aussi et surtout sur ce que l’on appelle le « sac à dos écologique », c’estàdire la consommation de ressources et d’énergie mobilisées pour produire et acheminer le bien acheté. Si l’on souhaite se diriger vers des filières durables, il est nécessaire d’évaluer ce sac à dos écologique. L’opinion publique exprime de plus en plus fortement cette exigence pour éviter le dumping environnemental. Les Chinois demandent que l’on déduise de leurs quotas l’énergie qui aura servi à la production de biens exportés tandis que les Américains, de leur côté, demandent que l’on taxe le contenu énergétique des biens importés pour recréer des conditions de juste concurrence. Avec des intentions très différentes, on arrive à la même conclusion : la nécessité de répartir équitablement les quotas d’énergie et de mesurer puis taxer la consommation directe et indirecte (incorporée dans les produits achetés) d’énergie et de ressources naturelles non renouvelables.

Propositions :

l’Union Européenne reconnait la nécessité de créer, en complément de l’euro, une pluralité de monnaies, gérées par un portemonnaie électronique unique ;

des quotas individuels négociables sont créés pour l’énergie et constituent une monnaie à part entière ;

une TRC (Taxe à la Ressource Consommée) vient remplacer la TVA (Taxe sur la Valeur Ajoutée) ;

– une “traçabilité” de l’énergie et des ressources naturelles consommées est exigée tant dans les échanges internes que dans le commerce international ;

l’Union Européenne prend une initiative à l’OMC pour faire des filières de production durable la base d’une concurrence internationale respectant la préservation de la planète.

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