Challenge for Europe

Le territoire, c’est-à-dire la ville et le réseau de villes, le bassin d’emploi ou d’habitat, est appelé à jouer un rôle croissant dans un système mondialisé. C’est à ce niveau que peuvent s’organiser les cohérences économiques, sociales et environnementales de la société de la connaissance. Une véritable oeconomie territoriale implique que chaque territoire soit en mesure d’organiser ses échanges internes pour tirer au maximum parti de ses atouts, et, pour cela, de connaître et maîtriser ses échanges avec l’extérieur. Ce n’est nullement incompatible avec l’organisation d’une concurrence honnête entre les acteurs économiques, dès lors que tous sont soumis aux mêmes règles du jeu. Par contre, c’est une révision profonde des doctrines économiques à la mode selon lesquelles le progrès économique et social implique d’organiser à l’échelle européenne et mondiale un libre échange entre producteurs et consommateurs. Dans le système actuel, les consommateurs ignorent tout du système de production ayant abouti au produit ou service qu’ils achètent. Seule, pourtant, cette connaissance peut conduire à une société durable.

L’oeconomie : l’art de gérer la maison commune

Au territoire s’applique tout particulièrement le concept d’oeconomie qui, au sens étymologique du mot, fait référence aux règles de gestion de la maison commune. Ce sens s’est progressivement effacé en faveur des doctrines économiques aujourd’hui dominantes qui se prétendent « objectives », à l’image des lois de la physique. Vaste fumisterie. Le fameux botaniste Carl von Linné (1707-1778) définissait l’oeconomie comme l’art de préparer les choses naturelles à l’usage de l’homme et l’art de tirer parti de tous les biens de la nature. C’est bien en tirant parti des capitaux matériels, immatériels, humains et naturels du territoire tout en les entretenant et en les développant, qu’il faut concevoir l’oeconomie territoriale. Il s’agit de profiter de l’écosystème tout en préservant ses potentialités. C’est l’art d’extraire tout le jus possible de l’énergie mobilisée. Rien n’est plus scandaleux aujourd’hui, sur un territoire, que d’observer la coexistence de bras ballants, réserves de créativité en jachère, à côté de besoins non satisfaits.

Mais, en réalité, compte tenu du caractère abstrait, déterritorialisé de notre économie, un territoire ignore tout ou presque de son propre métabolisme. Une grande ville moderne connaît infiniment moins bien son fonctionnement réel, les flux d’échanges internes et les flux d’échanges avec l’extérieur, l’énergie et les ressources naturelles consommées, l’état même de ses capitaux matériels, immatériels, humains et naturels que ne le connaissait le moindre village traditionnel chinois d’il y a 2000 ans. Tout simplement parce que, pour ce village, la connaissance de son métabolisme était la condition de la survie. Aujourd’hui, nos grandes institutions publiques et nos grandes entreprises n’éprouvent aucun besoin de produire ces informations. Elles sont pourtant essentielles si la société veut se comprendre elle-même. De ce point de vue, l’euro, à côté de ses formidables avantages, ajoute un peu plus d’ignorance encore. La Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) qui, si elle était finement analysée, nous donnerait des éléments précieux sur la valeur ajoutée locale, n’est pas exploitée à cette échelle. Rien, dans la fiscalité actuelle n’incite à substituer des services, c’est-à-dire du travail humain et donc le savoir faire, à des produits coûteux en énergie et en ressources naturelles. L’oeconomie territoriale implique au contraire de taxer la consommation de ressources non renouvelables.

Créer des acteurs porteurs de l’oeconomie

Mettre le territoire au centre de l’oeconomie européenne du 21ème siècle n’implique ni de développer massivement les capacités d’action directes des collectivités locales dans le domaine économique ni de réinventer le socialisme municipal. La Community Interest Company anglaise (CIC) offre un modèle pragmatique de la création de nouveaux acteurs hybrides, empruntant certains de leurs traits au secteur privé et d’autres au secteur public. Une déclaration d’intérêt général de l’activité permet, comme le dit la législation anglaise, à une « personne raisonnable » de constater que l’activité est d’intérêt général ; le capital est verrouillé pour éviter que l’objectif ne soit détourné et quelques limitations sont posées sur la distribution des profits aux actionnaires.

Propositions :

Nous proposons d’appeler Agence Oeconomique Territoriale, de façon générique, l’acteur pivot des agencements institutionnels à promouvoir sur les territoires. Cet acteur ne fera pas tout lui-même mais sera l’architecte de nouveaux agencements institutionnels qui pourront mobiliser à la fois les entreprises de l’économie sociale, les acteurs privés et les acteurs publics. Une telle agence aura comme première vocation la connaissance de l’oeconomie territoriale, des capitaux dont le territoire dispose et de leur usage, des flux de travail, d’énergie et de matière qu’ils soient internes ou échangés avec l’extérieur. Elle aura aussi vocation à vérifier que les différentes catégories de biens – ceux qui se détruisent en se partageant, ceux qui se divisent en se partageant, ceux qui se multiplient en se partageant – sont gérées de façon conforme à leur nature et de s’assurer que les ressources humaines du territoire sont utilisées au mieux. Elle pourra également servir de fonds d’investissement de l’épargne locale car c’est la prospérité future d’une communauté qui est la seule vraie garantie de la valorisation de l’épargne.

La création d’un réseau européen d’Agences Oeconomiques Territoriales permettra à l’Europe de mutualiser les apprentissages de cette nouvelle forme d’économie durable.

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