Challenge for Europe

Un monde en crise

Certains dysfonctionnements sont fondamentaux : les processus des dérégulations publiques, avec le désengagement des Etats et la croyance quasi religieuse dans les vertus régulatrices des marchés ; le découplage de la sphère financière de l’économie réelle, avec l’explosion des spéculations incontrôlées ; la concentration des pouvoirs financiers et économiques mondiaux dans les mains d’une poignée de sociétés capitalistes dominées par des fonds d’investissements à la recherche de la plus grande rentabilité; la prétention de transformer tous les biens et services pouvant exister en marchandises susceptibles de commercialisation et/ou spéculation sur les marchés (santé, éducation, recherche, logement, semences, terre, eau, plantes, monnaies, produits financiers dérivés, etc.) ; la subordination des droits des personnes et des communautés, ainsi que de la préservation des ressources naturelles, aux exigences de rentabilité et de croissance.

La crise globale survient alors que nos sociétés font face à des processus de mutations nouveaux et bouleversants, que ce soit sur le plan des sciences (nanotechnologies, manipulation du vivant), de l’économie (mondialisation néo-libérale, financiarisation de l’économie, déséquilibres, inégalités), de la communication (révolution numérique, temps réel, déconnexion), de l’environnement (épuisement des ressources, biodiversités menacées), du social (rupture des liens sociaux, pauvreté, inégalités, exclusions) et du politique (recul des Etats-nations et des organismes multilatéraux, concentration des richesses et des pouvoirs, influence grandissante des médias, nouvelles formes de gouvernance).

Face à la profondeur de ces mutations et face aux insécurités, la pensée économique dominante répond qu’il faut encore approfondir le modèle capitaliste financier de production et de consommation. Les dernières décisions du G20 d’avril 2009 démontrent l’incapacité de nos dirigeants politiques à penser au-delà du modèle socio-économique actuel.

Le commerce selon l’OMC ? Coupable

Après 30 années de déréglementation sous l’égide de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le commerce international continue de s’organiser selon un modèle hégémonique contrôlé par les grands groupes transnationaux, sous couvert de libéralisme et du libre-échange. En réalité, pour la majorité des producteurs dans le monde, notamment les paysans d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, les conditions de travail et de vie n’ont cessé de se détériorer.

Sous un discours d’égalité de chances pour tous avec la libéralisation du commerce, les distorsions et les inégalités continuent de profiter aux pays dits développés, notamment les Etats-Unis et l’Union Européenne.

Chute tendancielle des prix des produits agricoles, monopole des sciences et des technologies par les pays industriels, démantèlement des systèmes de régulation des prix, concurrence déloyale avec subventions à l’exportation, mesures protectionnistes visant les produits transformés et des obligations phytosanitaires, etc. Ces exemples rendent illusoire la prétendue « concurrence libre et informée » prônée par l’OMC dans le commerce international.

Inspirée presque exclusivement par les intérêts économiques privés, la politique commerciale de l’Union Européenne menace les conditions de vie, de travail et environnementales des populations et des territoires, à la fois en Europe et au Sud. A travers la stratégie “Global Europe”, la Commission européenne souhaite faciliter l’accès aux marchés des multinationales européennes via la conclusion d’accords de libre-échange multilatéraux, régionaux et bilatéraux (dont le Cycle de Doha à l’OMC). Ces accords ont pour pour principal objectif de faciliter davantage l’accès pour les entreprises européennes aux marchés et aux ressources naturelles des pays du Sud. Cette même politique commerciale, menée depuis des décenies, n’a pas aidé au développement de ces pays, ni n’a réussi à éviter les délocalisations, le chômage, la désertification rurale et les inégalités sociales en Europe.

Il est donc urgent de changer de paradigme en vue d’un développement soutenable pour l’Europe et pour le monde. L’économie solidaire et le commerce équitable ont la prétention de vouloir contribuer à ce renversement de logique.

Une économie solidaire

Les entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire proposent de démocratiser l’économie et de construire une dynamique sociale et économique soutenable. Cette dynamique se base sur des valeurs d’utilité sociale, de coopération, de solidarité et de réciprocité, au service du développement humain et du respect de l’environnement.

Les entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire s’intéressent à toutes les activités susceptibles de répondre à un réel besoin social. Ainsi, nous trouvons des initiatives d’économie solidaire de nature très différente, mais complémentaires les unes des autres. Ces initiatives font avancer concrètement un projet politique de développement humain et environnemental des territoires où elles sont implantées. Certaines de ces initiatives déjà reconnues par l’opinion publique : commerce équitable, finances solidaires, coopératives de production ou de services, mutuelles de santé, services de proximité, gestion de services urbains par les habitants, réseaux d’échanges et des savoirs, autoproduction, agriculture durable, magasins biologiques, cuisines collectives, restaurants interculturels des femmes, tourisme solidaire, création d’activités par les chômeurs, etc.

L’importance du commerce équitable

Dans une perspective d’économie sociale et solidaire, le commerce équitable veut être un outil de développement soutenable des territoires, dans les pays industriels comme dans les pays en développement. Porté dans ces débuts comme une innovation socio-économique au service de la solidarité Nord-Sud, le commerce équitable se développe aussi bien dans le commerce international que dans le commerce de proximité. Ainsi, dans cette nouvelle conception d’outil du développement soutenable, il cherche à créer une alliance sociale entre producteurs et consommateurs d’un territoire, autour des pratiques et principes généraux suivants :

  • Centralité du territoire, de ses besoins de consommation, de ses capacités de production. Equilibre flexible entre les flux commerciaux internes et externes, dont le principal souci est la sécurité alimentaire.
  • Pluralité et complémentarité des démarches commerciales.
  • Gestion démocratique du commerce solidaire du territoire avec la participation des différents acteurs organisés: producteurs, consommateurs, pouvoirs publics, élus, techniciens, associations, syndicats, entreprises, etc. Cette gestion démocratique permet de négocier et de fixer les prix. Elle permettra également de répartir équitablement la valeur ajoutée produite tout le long des différentes filières.
  • Subsidiarité et articulation en relation avec les autres niveaux territoriaux ou domaines d’intervention: régionaux, nationaux, européens, internationaux.
  • Responsabilité et transparence de la part de tous les acteurs de la filière.
  • Information, éducation et qualification sur les techniques de production agroécologiques, les mécanismes commerciaux, les marchés, la consommation responsable, etc.

NOS PROPOSITIONS

  1. Soutenir en priorité des systèmes d’échanges commerciaux locaux, centrés sur le développement soutenable des territoires et gérés démocratiquement par les acteurs du territoire : production à l’échelle humaine, filières courtes, équilibre entre les flux commerciaux internes et externes, distribution équitable de la valeur ajoutée entre tous les acteurs de la filière, régulations mixtes co-produites par la société civile et les pouvoirs publics au niveau local, consommation responsable, éducation et qualification des acteurs, responsabilité et transparence des acteurs.
  2. Promouvoir les principes de subsidiarité avec les autres niveaux de décision (région, pays, Europe, international), ainsi que les principes d’articulation avec d’autres domaines qui concernent également les échanges commerciaux (positions dominantes, fluctuations monétaires, cadres réglementaires, normes phytosanitaires, etc.).
  3. Proposer l’élimination des sources de distorsions et d’inégalités dans le commerce international avec les pays en développement : chute tendancielle des prix des produits agricoles en promouvant des systèmes mixtes de régulation ; monopole des sciences et des technologies par les pays industriels ; concurrence déloyale avec subventions à l’exportation ; mesures protectionnistes visant les produits transformés et les obligations phytosanitaires; etc.
  4. Travailler notamment à éradiquer la spéculation sur les matières premières, à commencer par les produits alimentaires et énergétiques, par la mise en œuvre de mécanismes mixtes de stabilisation des prix, ainsi qu’à sortir ces produits des négociations de l’OMC.
  5. Promouvoir le gel des négociations à l’OMC (Cycle de Doha) tant que les deux conditions suivantes ne sont remplies :
  • une évaluation internationale et indépendante de l’impact des politiques de l’OMC sur le développement soutenable des pays les plus fragiles;
  • la subordination des décisions de l’OMC au droit international: droits humains, droits au travail, traités sur la protection de l’environnement et de la biodiversité;

6. Promouvoir l’incorporation de l’OMC au sein du système des Nations Unies, seule instance légitime à réglementer les échanges commerciaux internationaux, en démocratisant son fonctionnement de manière à incorporer des représentants des organisations de producteurs, des négociants, des consommateurs et des ONG de défense des droits humains et de l’environnement.

En savoir plus :

Ce texte est librement inspiré de la lecture de plusieurs ouvrages et documents, dont :

« Quel commerce équitable pour demain – Pour une nouvelle gouvernance des échanges » C.Gendron, A. Palma Torres, V. Bisaillon – ECLM e Ecocité, Paris-Montréal, 2009

« Commerce équitable et régulations publiques » A-F Taisne et A. Palma Torres, in « Action publique et économie solidaire. Une perspective international » J-L Laville et all., Eres, 2007

« L’appel aux états généraux de l’économie solidaire », MES-France, 2008

« Recommandations de la Commission d’experts au président de l’Assemblée générale des Nations unies sur la réforme du système monétaire et financier international » (19 mars 2009) (http://www.un.org/ga/president/63/letters/recommendationExperts200309.pdf)

« Tendances mondiales de l’emploi » OIT (janvier 2009) (http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_103280.pdf)

“The global economic crisis and development – the way forward” UNCTAD & NGLS (http://www.unctad.info/en/Public-Symposium-Website/.)

« Document de référence. Pour un nouveau modèle économique et social. Mettons la finance à sa place » ATTAC-France (26 mars 2009) http://www.france.attac.org/spip.php?article9786

“Alimentons l’Europe – Lettre ouverte aux candidats aux éléctions européennes » Juin 2009 (www.alimentons-l-europe.eu)

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